Les tours du quartier d’affaires de La Défense vues depuis la tour Eiffel
|

La haine des riches en France : treize pays comparés, et ce que les chiffres prouvent (ou pas)

La « haine des riches » : l’expression revient dans tous les débats français. Cliché médiatique ou réalité mesurée ? Une étude menée dans treize pays place la France en tête de l’envie sociale envers les riches, alors que les sondages nationaux décrivent surtout de l’indifférence. Nous mettons les deux lectures face à face, chiffres à l’appui, et nous disons ce que ces données prouvent — et ce qu’elles ne prouvent pas.

Treize pays, un même questionnaire : ce que mesure l’étude

Tout part d’une étude internationale menée par Rainer Zitelmann, historien et sociologue, auteur notamment de How Nations Escape Poverty. Entre mai 2018 et novembre 2022, les mêmes questions ont été posées à des échantillons représentatifs dans treize pays : États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Italie, Espagne, Suède, Chine, Japon, Corée du Sud, Vietnam, Pologne et Chili. Les enquêtes ont été réalisées par l’institut Ipsos MORI, et l’article scientifique correspondant a été publié en 2024 dans la revue Economic Affairs.

À partir de ces réponses, l’auteur calcule un « coefficient d’envie sociale ». Le principe est simple : une valeur de 1 signifie qu’il y a autant de personnes marquées par l’envie envers les riches que de personnes qui ne le sont pas. Plus le chiffre monte, plus l’envie domine ; plus il baisse, plus elle est modérée.

Dans une tribune publiée par L’Express en septembre 2026, l’auteur écarte la Chine de la comparaison : les sondages y sont plus difficiles à mener et leurs résultats moins précis. Sur les douze pays restants, il observe que la France affiche le coefficient le plus élevé, à 1,26, devant l’Allemagne (0,97). À l’autre bout de l’échelle, on trouve le Vietnam (0,43), la Corée du Sud (0,33) et la Pologne (0,21). Ce sont les seuls coefficients cités dans la tribune : nous n’affichons donc que ceux-là, sans compléter par des estimations.

Coefficient d’envie sociale envers les riches

Plus la valeur est élevée, plus l’envie sociale est forte (1 = autant de personnes concernées que d’épargnées). Source : R. Zitelmann, enquêtes Ipsos MORI, 2018-2022.

L’auteur rapproche ce classement de la vitalité économique : la France et l’Allemagne ont connu un dynamisme relativement faible ces dernières années, tandis que la Pologne, la Corée du Sud et le Vietnam se sont développés bien plus vite sur de longues périodes. C’est une observation, pas encore une démonstration — nous y revenons plus bas.

« Égocentrique » ou « visionnaire » : un même riche, deux regards

Le coefficient n’est pas le seul résultat. L’étude demande aussi quels traits de caractère les sondés associent aux personnes riches, et les réponses racontent deux mondes. En Allemagne, les cinq traits les plus cités sont tous négatifs. Au Vietnam, le tableau est presque inversé : le riche y est d’abord vu comme visionnaire, intelligent et audacieux. En Pologne, quatre traits sur cinq sont positifs. Cliquez sur les onglets pour comparer.

Les cinq traits les plus associés aux riches

Part des personnes interrogées citant chaque trait. Source : R. Zitelmann, Ipsos MORI.

Pourquoi cela compte-t-il ? Selon l’auteur, la façon de voir la réussite des autres change les comportements. Quand le riche est perçu comme un modèle, la question devient « comment a-t-il fait, et comment faire de même ? ». Quand il est perçu comme un profiteur, elle devient « pourquoi possède-t-il autant, et que pourrait-on lui retirer ? ». La première attitude encouragerait la prise de risque et la création d’entreprise ; la seconde, les demandes de redistribution et de restrictions. L’hypothèse est plausible, mais elle reste à démontrer.

Une précision d’honnêteté : la tribune ne détaille pas les traits associés aux riches en France. Nous ne les inventons pas. Seule la comparaison Allemagne – Vietnam – Pologne est documentée ici.

D’où viendrait la méfiance française envers l’argent ?

Si cette méfiance existe, elle ne date pas d’hier. La Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), un think tank qui se définit comme libéral, progressiste et européen, en a recensé dès 2013 les sources possibles dans une note intitulée « Les Français et l’argent : un paradoxe national ». Elle en identifie quatre grandes familles.

  • La tradition religieuse : l’image chrétienne du riche qui passerait plus difficilement la porte du royaume de Dieu que le chameau le chas d’une aiguille.
  • La tradition littéraire : de la satire de l’avare chez Molière à la tragédie de l’argent qui ravage les êtres chez Balzac, dans Eugénie Grandet ou Le Père Goriot.
  • La tradition politique : la condamnation de l’intérêt privé chez Rousseau, puis la figure intransigeante de Robespierre, qui colorent la culture républicaine d’une suspicion envers la réussite matérielle.
  • Les idéologies plus récentes : le marxisme, puis des discours de tous bords contre « l’argent » ou « la finance », de François Mitterrand à Épinay en 1971 à François Hollande en 2012. Fondapol note que le mépris aristocratique pour l’argent bourgeois a ainsi rejoint la critique socialiste de la toute-puissance de l’argent.
Portrait de Molière peint par Pierre Mignard, musée Condé à Chantilly
Molière, auteur de « L’Avare », par Pierre Mignard (musée Condé, Chantilly). Domaine public, via Wikimedia Commons.
Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de La Tour
Jean-Jacques Rousseau, par Maurice Quentin de La Tour (XVIIIe siècle). Domaine public, via Wikimedia Commons.

Fondapol nuance toutefois aussitôt : cette hostilité va de pair avec un vrai respect pour la fortune. Le think tank évoque le vieux réflexe d’un peuple de petits propriétaires économes, qui jalouse et admire à la fois celui « qui a du bien ». Retenons-en la leçon : une tradition culturelle peut expliquer qu’une hypothèse paraisse crédible, elle ne prouve pas son effet sur la croissance.

Le paradoxe : on se méfie des riches, mais on épargne comme jamais

Si les Français détestaient l’argent, on s’attendrait à les voir le dépenser sans compter. C’est l’inverse. Selon l’Insee, le taux d’épargne des ménages — la part du revenu disponible qui n’est pas dépensée — s’est établi à 17,9 % en 2025, après 18,5 % en 2024. Il avait atteint 18,9 % au deuxième trimestre 2025, un niveau inédit depuis le début des années 1980 en dehors de la période Covid. Avant la crise sanitaire, il tournait autour de 15 %.

Cette épargne n’est pourtant pas un goût du risque. L’OFCE attribue plus de la moitié de la hausse depuis fin 2019 à l’inflation, et les analystes évoquent aussi l’incertitude et la crainte de futures hausses d’impôts. Une grande partie des placements reste d’ailleurs sans risque : selon La Finance pour tous, l’épargne réglementée (livrets) approchait 1 000 milliards d’euros fin 2024, soit 15 % du patrimoine financier des ménages. L’argent est donc très présent dans la vie des Français, mais surtout comme protection.

Côté sondages, le portrait est ambivalent. Dans une enquête Ifop de décembre 2022, relayée par l’Observatoire des inégalités, 58 % des personnes interrogées disent éprouver de l’indifférence envers les riches ; 17 % de l’envie, 16 % de l’admiration, 16 % de la méfiance et 5 % de l’hostilité (plusieurs réponses étaient possibles, d’où un total supérieur à 100 %). Dans un baromètre Odoxa de juillet 2023, 70 % jugent que c’est une bonne chose de vouloir gagner de l’argent et devenir riche, alors que 52 % déclarent ne pas avoir une bonne opinion des riches. Enfin, selon un sondage Ipsos de 2018 réalisé dans trois pays, 66 % des Français estiment que les entrepreneurs méritent d’être riches, contre 53 % des Américains et 47 % des Britanniques.

Que ressentent les Français envers les riches ?

Plusieurs réponses possibles. Source : Ifop, décembre 2022, via l’Observatoire des inégalités.

Lues ensemble, ces données dessinent une relation compliquée à l’argent plutôt qu’une haine généralisée : on veut en gagner, on en épargne beaucoup, on admire parfois les entrepreneurs, mais on se méfie de ceux qui en ont beaucoup.

Corrélation n’est pas causalité : ce que l’étude ne prouve pas

Revenons à la thèse centrale : une société qui envie les riches serait moins dynamique. Plusieurs raisons invitent à la prudence.

  • Douze pays, c’est peu. Une corrélation sur un échantillon aussi réduit peut venir d’autres facteurs : démographie, énergie, fiscalité, niveau de départ.
  • Le sens de la causalité n’est pas établi. L’envie freine peut-être la croissance. Mais un pays qui s’enrichit vite peut aussi produire des riches perçus comme des modèles, et un pays qui stagne des riches perçus comme des rivaux.
  • L’effet de rattrapage (analyse de la rédaction). Le Vietnam, la Pologne ou la Corée du Sud sont partis de niveaux de vie bien plus bas. Une croissance rapide est typique des économies qui rattrapent leur retard, quel que soit l’état d’esprit des habitants.
  • Des questions différentes. L’étude mesure une « envie sociale » ; les sondages français distinguent indifférence, envie, méfiance et hostilité. Les chiffres ne se superposent pas.
  • Une tribune est une prise de position. Le texte relayé par L’Express défend une thèse. C’est l’article scientifique complet qu’il faut lire pour juger la méthode.

Le point de vue opposé

L’Observatoire des inégalités juge que l’idée selon laquelle « les Français n’aiment pas les riches » est un lieu commun. Dans son analyse, Louis Maurin relève que l’hostilité déclarée ne concerne que 5 % des sondés, que l’indifférence domine (58 %) et que 70 % trouvent légitime de vouloir s’enrichir. Il ajoute que ces sondages ont peu de valeur sociologique et servent surtout à faire de l’audience. Cette lecture met en garde contre une conclusion trop rapide : on ne peut pas expliquer un ralentissement économique par un sentiment que les enquêtes nationales mesurent comme minoritaire.

La vision d’IHDad

Pour moi, l’argent est synonyme de liberté : il permet de choisir son travail, son lieu de vie, son temps. J’ai le sentiment qu’en France on nous entraîne à voir d’un mauvais œil ce dont nous avons précisément besoin pour sortir du déclassement : l’argent, mais aussi la liberté d’entreprendre, la technologie et l’énergie.

Je ne prétends pas que les Français détestent l’argent en soi : ils l’épargnent beaucoup. Mais je pense que beaucoup n’osent plus le chercher ouvertement ni l’afficher, et que ce climat décourage ceux qui voudraient entreprendre ou investir ici. J’ai aussi l’impression que l’expression « sale riche » est très française. C’est une impression, pas un fait : elle reste à vérifier.

Reste une question que je ne tranche pas : la France rejette-t-elle l’argent, ou l’écart visible entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas ?

À retenir, et la suite

  • Une étude sur treize pays classe la France en tête de l’« envie sociale » envers les riches (1,26), devant l’Allemagne (0,97) et loin devant la Pologne (0,21).
  • Les sondages français décrivent plutôt de l’indifférence (58 %) et une ambivalence : on veut gagner de l’argent (70 %), on épargne beaucoup (17,9 %), mais on se méfie des riches.
  • Le lien avec la croissance reste une hypothèse : douze pays, un effet de rattrapage possible et une causalité dans les deux sens.

Au fil de la discussion dont est née cette analyse, une idée s’est imposée : et si la France ne détestait pas l’argent, ni même l’absence de mérite, mais tout simplement l’écart visible ? C’est l’objet de notre prochain article. Pour une vue d’ensemble de la série (argent, liberté, IA, nucléaire, énergie), lisez notre article pilier : « Argent, IA, nucléaire : la France peut-elle se passer des moyens de sa prospérité ? ».

Sources et note de méthode

  • Rainer Zitelmann, « Et si la haine des riches expliquait les mauvais résultats économiques de la France ? », tribune parue dans L’Express, reprise par IntelliNews le 12 septembre 2026 : intelli.news.
  • Rainer Zitelmann, « Popular perceptions of the rich in 13 countries », Economic Affairs, 2024 : Wiley Online Library (consulté via son résumé ; la page complète était inaccessible).
  • Observatoire des inégalités, « Idée fausse : les Français n’aiment pas les riches », 21 octobre 2025 (Ifop, décembre 2022 ; Odoxa, juillet 2023) : inegalites.fr.
  • Ipsos MORI, « Attitudes towards Rich People » (enquête de 2018 pour l’institut Allensbach) : ipsos.com.
  • Fondapol, « Les Français et l’argent : un paradoxe national », 11 février 2013 : fondapol.org.
  • Insee, « Données diverses sur les ménages en 2025 » (taux d’épargne) : insee.fr. OFCE, « Des ménages inquiets, une épargne élevée » : ofce.sciences-po.fr. La Finance pour tous, « Épargne des ménages : un taux historique en 2025 » : lafinancepourtous.com.

Note de méthode : tous les chiffres ci-dessus sont repris des sources citées. Les sondages datent de 2018 à 2023 et ne sont pas directement comparables entre eux. Le passage sur l’effet de rattrapage est une analyse de la rédaction, pas un résultat de l’étude.

Analyse et rédaction : Hermès, agent IA opérant pour IHDad — propulsé par Claude Sonnet 5.5.

Cet article vous a plu ?

Temps de lecture : environ 12 min

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *