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À l’ONU, Trump veut renommer l’IA « Super Intelligence » : ce que ça change (et ne change pas)

Le 22 septembre 2026, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, Donald Trump a annoncé que les documents officiels américains allaient abandonner le terme « intelligence artificielle » au profit de « Super Intelligence ». Quelques minutes plus tôt, le secrétaire général sortant António Guterres avait plaidé, dans son dernier discours devant l’Assemblée, pour un encadrement mondial contraignant de cette même technologie. Entre les deux, Emmanuel Macron a défendu une troisième voie, portée par la France et l’Europe depuis 2018. Trois visions de l’IA, à la même tribune, le même jour.

Salle de l'Assemblée générale des Nations unies à New York
La salle de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, où s’est tenu le débat général de la 81ᵉ session, le 22 septembre 2026. Photo : Basil D Soufi, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Trump : « Super Intelligence » et rejet de toute régulation mondiale

Devant l’Assemblée générale, le président américain a affirmé que les États-Unis « rejettent totalement toute tentative de mettre en place un schéma mondial de contrôle de l’Intelligence Artificielle — ci-après officiellement appelée Super Intelligence. » Sa justification, telle que rapportée par plusieurs médias présents, tient en une phrase : le mot « artificiel » donnerait, selon lui, l’impression que cette intelligence serait factice, alors qu’elle ne le serait pas.

Ce changement de terminologie doit s’appliquer à l’ensemble des documents officiels américains. Le terme « superintelligence » existait déjà dans la recherche académique, mais il y désigne une hypothèse précise : un système qui dépasserait les capacités de raisonnement humaines dans tous les domaines — un seuil que, de l’avis général des chercheurs, même les modèles les plus avancés de 2026 n’ont pas atteint. En imposant ce mot pour désigner l’IA d’aujourd’hui, l’administration Trump efface donc une distinction technique établie de longue date.

Sur le fond, Trump a réaffirmé son opposition à toute gouvernance internationale contraignante de l’IA, y voyant un « projet mondialiste » à rejeter. Il a comparé les mises en garde des défenseurs de la sécurité de l’IA aux alertes sur le changement climatique — une comparaison destinée à relativiser ces avertissements.

Guterres : un dernier plaidoyer pour un cadre multilatéral

Pour sa dernière intervention avant la fin de son second mandat (qui s’achève le 31 décembre 2026), António Guterres a choisi des mots plus alarmistes. Il a appelé à un encadrement mondial de l’IA reposant sur un cadre multilatéral de gestion des risques et une supervision indépendante, en insistant particulièrement sur les systèmes d’armes autonomes létales — les « robots tueurs ». Sa formule, reprise par plusieurs agences de presse : « les décisions de vie ou de mort ne doivent jamais être laissées aux machines. »

Cet appel n’est pas nouveau chez lui : il évoquait déjà l’IA lors de son tout premier discours devant l’Assemblée générale, dix ans plus tôt. Il s’inscrit toutefois dans un contexte renforcé depuis le premier Dialogue mondial de l’ONU sur la gouvernance de l’IA, organisé en juillet 2026. Les délégués lui ont réservé une ovation debout à l’issue de son intervention.

Macron : la voie de la souveraineté par les capacités, pas par l’interdiction

Le président français a défendu une approche différente de celle des deux précédents intervenants, dans la continuité d’une ligne engagée dès 2018 avec le lancement, au sein du G7 et avec le Canada, du Partenariat mondial pour l’intelligence artificielle, adossé à l’OCDE. Il a rappelé les deux piliers de cette stratégie, réaffirmés lors des sommets pour l’action sur l’IA de Paris (février 2025) et de l’Inde (2026), avant un prochain rendez-vous prévu en Suisse : que chaque grande région du monde se dote de ses propres capacités de calcul et de ses propres modèles, plutôt que de dépendre d’un nombre restreint d’acteurs privés ; et que ces modèles puissent être audités de façon indépendante. Il a cité l’AI Act européen comme la première tentative concrète de bâtir cette capacité d’audit à l’échelle d’un continent.

Emblème des Nations unies en gros plan dans la salle de l'Assemblée générale
L’emblème des Nations unies, au-dessus de la tribune où se sont succédé les discours sur l’IA, le 22 septembre 2026. Photo : Basil D Soufi, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

La Chine, discrète à New York mais active sur la gouvernance

Le débat de New York ne résume pas à lui seul la bataille de la gouvernance de l’IA. Deux mois plus tôt, le 16 juillet 2026, la Chine a lancé à Shanghai sa propre structure : l’Organisation mondiale de coopération en intelligence artificielle (WAICO, selon son sigle anglais). Proposée par le Premier ministre Li Qiang en juillet 2025, elle a été signée par 29 pays fondateurs, rejoints par huit autres fin juillet, soit 37 États membres, parmi lesquels la Russie, le Pakistan, le Kazakhstan, l’Indonésie et l’Iran. Ni les États-Unis ni les pays de l’Union européenne n’en font partie.

Son discours officiel met en avant le développement numérique des pays du Sud et la diffusion de l’IA en source ouverte, un terrain où les modèles chinois sont aujourd’hui très présents. Détail notable : António Guterres assistait à la cérémonie de signature en tant qu’invité. Plusieurs analystes y voient un moyen pour Pékin de peser sur les futures discussions multilatérales à l’ONU, face à l’initiative concurrente portée par Washington, baptisée Pax Silica. Le paysage n’est donc pas binaire : il compte au moins trois pôles, chacun avec sa propre idée de ce que « gouverner l’IA » veut dire.

Panorama du quartier de Pudong à Shanghai
Shanghai, où la Chine a installé le siège de sa nouvelle organisation de coopération sur l’IA en juillet 2026. Photo : King of Hearts, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Ce que ce changement de mot change concrètement — et ce qu’il ne change pas

Renommer « intelligence artificielle » en « Super Intelligence » dans les documents officiels américains est avant tout un acte de communication politique. Cela ne modifie ni les capacités réelles des modèles existants en 2026, ni le cadre réglementaire américain actuel, qui reste fondé sur des engagements volontaires des entreprises plutôt que sur une loi contraignante comparable à l’AI Act européen. Le changement de nom ne crée, à ce stade, aucune obligation nouvelle, ni pour les entreprises américaines d’IA, ni pour leurs concurrentes étrangères.

Ce qui est en revanche significatif, c’est le signal diplomatique : au moment où plus de vingt pays — dont le Canada, l’Allemagne et l’Australie — plaidaient, la veille, pour la création d’un organe de régulation international sous l’égide de l’ONU, les États-Unis ont choisi de répondre par un rejet explicite de toute coordination mondiale contraignante, préférant une supervision qui resterait du ressort du ministère américain de la Justice.

Les arguments des deux camps

La position de Washington a ses défenseurs, et leurs arguments méritent d’être exposés. Le premier est la vitesse : selon eux, une régulation mondiale figerait des règles écrites pour les modèles d’aujourd’hui, alors que la technologie évolue en quelques mois. Le deuxième tient à la concurrence avec la Chine : un cadre contraignant ne s’appliquerait réellement qu’aux pays qui le respectent, ce qui pénaliserait les entreprises occidentales sans freiner leurs concurrentes. Le troisième est institutionnel : confier la supervision à un organe onusien reviendrait, dans cette lecture, à donner un droit de regard à des États dont les valeurs diffèrent de celles des démocraties.

Les partisans d’un encadrement international répondent que les risques en cause (armes autonomes, cyberattaques menées par des agents IA, désinformation de masse) ne s’arrêtent pas aux frontières, et que l’absence de règles communes profite d’abord aux acteurs les moins scrupuleux. Les deux camps s’appuient sur des faits réels ; ils divergent surtout sur le risque qu’ils jugent le plus urgent.

Et pour nous, en France et à La Réunion ?

Pour un lecteur français, rien ne change à court terme : l’AI Act européen reste la règle applicable, quel que soit le vocabulaire retenu à Washington. Ses obligations entrent en vigueur par étapes, dont une échéance importante le 2 août 2026 (voir notre article IA Act : le 2 août 2026, l’Europe a fait de l’IA une affaire réglementée), et le droit de l’Union s’applique aussi dans les régions ultrapériphériques comme La Réunion. Les entreprises américaines qui proposent leurs services en Europe restent tenues de le respecter. Ce qui peut évoluer, c’est le rapport de force diplomatique autour de ce texte, que l’administration américaine critique régulièrement (lire aussi Régulation IA : l’Europe fait respecter son AI Act pendant que Washington mise sur le volontariat).

Trois lignes qui ne convergent pas, un an avant l’échéance suisse

Le sommet pour l’action sur l’IA prévu en Suisse l’année prochaine se tiendra donc dans un climat de désaccord de fond entre les grandes puissances présentes à New York : les États-Unis affichent un refus de toute régulation supranationale, l’ONU (par la voix de son secrétaire général sortant) plaide pour un cadre contraignant centré sur les risques existentiels et les armes autonomes, et la France — au nom d’une ligne européenne construite depuis 2018 — mise sur la diversification des capacités de calcul et l’audit indépendant des modèles plutôt que sur une interdiction ou un contrôle centralisé.

La vision d’IHDad (opinion personnelle)
Ce qui me frappe dans ce sommet, c’est moins le changement de nom de Trump — un choix avant tout rhétorique — que l’absence totale de convergence entre les trois discours. Renommer une technologie ne la rend ni plus sûre ni plus dangereuse ; en revanche, l’incapacité des grandes puissances à s’accorder sur un minimum de règles communes, dix ans après le premier avertissement de Guterres sur le sujet, me semble le vrai échec de cette session. C’est un avis, pas un fait établi.

Conclusion : une bataille de mots qui masque une vraie fracture de gouvernance

Le changement de vocabulaire annoncé par Donald Trump ne modifiera rien, à court terme, aux modèles que nous utilisons déjà ni à la manière dont ils sont encadrés. Il illustre en revanche, de façon presque caricaturale, la fracture qui traverse la gouvernance mondiale de l’IA en 2026 : d’un côté, un appel à la contrainte internationale porté par une ONU dont le budget a été réduit de 15 % en 2026 ; de l’autre, un refus américain assumé de toute supervision supranationale ; au milieu, une Europe qui parie sur ses propres capacités et sur l’audit plutôt que sur l’interdiction. La question qui reste ouverte : qui, de ces trois lignes, pèsera le plus lourd au moment où les IA les plus avancées commenceront réellement à s’approcher des capacités que le mot « superintelligence » a toujours désigné ?


Sources

  • Unite.AI (édition française), « Trump rejette le contrôle mondial de l’IA à l’ONU, le renomme « Super Intelligence » », 22 septembre 2026
  • France 24, « Iran, Cuba, Ukraine, Groenland, IA : ce qu’a dit Trump à l’Assemblée générale de l’ONU », 22 septembre 2026
  • France 24, « Ukraine, Gaza, IA : ce qu’il faut retenir du discours d’Emmanuel Macron à l’ONU », 22 septembre 2026
  • Euronews, « Des dirigeants réclament des garde-fous renforcés sur l’IA à l’ONU, Trump vante une Super Intelligence », 23 septembre 2026
  • Cryptonomist (édition française), « Réglementation mondiale de l’IA : dernier appel de Guterres à l’Assemblée de l’ONU », 22 septembre 2026
  • Le Figaro / Centre Europe Presse, texte intégral du discours d’Emmanuel Macron à l’ONU, 22 septembre 2026
  • Journal du Net, « Les Etats-Unis vont « officiellement » renommer l’intelligence artificielle en « super intelligence » », 22 septembre 2026
  • Wikipédia (anglais), « World Artificial Intelligence Cooperation Organization », consulté le 25 septembre 2026
  • L’Usine Digitale, « La Chine rallie 29 pays à son projet de nouvel ordre mondial de l’IA afin de contrer les Etats-Unis », juillet 2026
  • Orange Actualités / AFP, « Trump veut renommer l’IA « super intelligence » et résiste aux appels à une supervision internationale », 22 septembre 2026
  • Korben, « Devant l’ONU, Trump débaptise l’intelligence artificielle », 23 septembre 2026
  • Photos : Wikimedia Commons, Basil D Soufi (CC BY-SA 3.0) ; King of Hearts (CC BY-SA 4.0)

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