Permis de conduire, carte d’identité, passeport : ce que disent vraiment les délais
Combien de temps faut-il pour passer le permis de conduire, refaire sa carte d’identité ou son passeport en France ? La question paraît simple ; les chiffres officiels, eux, sont dispersés, parfois anciens, et racontent une histoire plus nuancée qu’un simple classement. Premier volet d’une série sur la qualité de l’administration française : les délais.
Mesurer une administration : un exercice à part entière
« La qualité de l’administration » n’est pas un chiffre unique : c’est un ensemble d’indicateurs partiels, mesurés par des institutions différentes, à des dates différentes, avec des méthodes différentes. Un délai d’attente ne dit rien de la qualité de l’accueil ; un taux de satisfaction ne dit rien du temps réellement passé à remplir un dossier. Cette série ne prétend donc pas donner une note globale à l’administration française : elle rassemble les indicateurs disponibles, sourcés, et signale explicitement ceux qui manquent plutôt que de les remplacer par des impressions.
Ce premier article se concentre sur deux démarches très concrètes et très demandées : le permis de conduire et les titres d’identité (carte nationale d’identité, passeport).
Le permis de conduire : un délai documenté, mais inégal
Selon une réponse ministérielle publiée par le Sénat le 5 février 2026, environ 1,8 million d’épreuves pratiques du permis de conduire ont été passées en 2024. Le délai médian national entre deux présentations à l’examen (c’est-à-dire le temps d’attente pour repasser l’épreuve après un échec, ou pour la présenter une première fois selon les indicateurs suivis) s’établit à 69 jours. Ce chiffre national masque de fortes disparités : plusieurs comités départementaux de l’éducation routière dépassent 80 jours d’attente, la Côtes-d’Armor étant citée comme l’un des départements les plus tendus.

Le gouvernement a engagé un effort de recrutement d’inspecteurs du permis de conduire pour résorber ces délais : 88 en 2024, 108 en 2025, et 80 prévus en 2026 selon la même réponse ministérielle. Le ralentissement du recrutement prévu pour 2026 interroge, alors que le délai médian reste élevé : il peut traduire soit un objectif jugé désormais atteint sur une partie du territoire, soit une contrainte budgétaire qui limite l’effort dans la durée. Les sources consultées ne permettent pas de trancher entre ces deux lectures.

Un point mérite d’être signalé : la conduite accompagnée et la conduite supervisée réduisent statistiquement le délai d’obtention, en partie parce que les candidats se présentent avec davantage d’heures de pratique et échouent moins souvent à l’épreuve pratique, ce qui limite le nombre de repassages et donc la pression sur les délais. Ce facteur, documenté par les études sur la sécurité routière, n’est pas propre à un département : c’est un choix qui relève des familles et des auto-écoles, pas seulement de l’administration.
Cartes d’identité et passeports : la sortie d’une vraie crise
Entre 2022 et 2023, la France a traversé une crise documentée des titres d’identité. Selon une réponse officielle du gouvernement à l’Assemblée nationale (25 octobre 2022), le délai moyen de prise de rendez-vous en mairie atteignait 77 jours en juin 2022, avec des délais d’instruction de 20 jours pour les passeports et 25,5 jours pour les cartes nationales d’identité. Cette explosion des délais s’explique d’abord par la demande : les demandes de passeports ont augmenté de 99 % au premier semestre 2022 par rapport à 2021, après les restrictions de voyage liées à la pandémie, portant la hausse de l’ensemble des titres à 83 %.
Le gouvernement a répondu par un plan d’urgence : 450 dispositifs de recueil supplémentaires dans les mairies les plus en tension, 47 000 rendez-vous hebdomadaires additionnels, 245 agents supplémentaires dans les préfectures (soit une hausse de 40 % des effectifs dédiés depuis janvier 2022), et 10 millions d’euros d’aide aux communes. Un rapport du Sénat permet de suivre precisément la sortie de crise sur les dix-huit mois suivants.

Le délai moyen de rendez-vous en mairie est passé de 27 jours en janvier 2022 à un pic de 73 jours en mai 2022, avant de refluer progressivement : 59 jours en mars 2023 (nouveau pic lié à la saison des demandes avant l’été), 21,4 jours en septembre 2023, puis 14 jours en novembre 2023, proche de la cible contractuelle de 15 jours fixée aux centres d’expertise et de ressources des titres (CERT) pour l’instruction des dossiers. La période critique s’est donc étendue de mars 2022 à juin 2023, avec des délais ponctuels atteignant six mois dans certains territoires, avant un retour à une situation plus proche de la normale fin 2023.
Ce que l’on ne sait pas pour 2025-2026
C’est le point le plus important de cet article, et le plus honnête à signaler : malgré une recherche approfondie, nous n’avons trouvé aucun chiffre national officiel et récent (2025-2026) sur le délai moyen de rendez-vous en mairie ou d’instruction des titres d’identité. Les sites d’information grand public qui circulent sur ce sujet avancent des chiffres variés (de deux à six semaines selon les sources) sans citer de donnée officielle vérifiable, et se contredisent parfois d’un site à l’autre. Le tableau de bord de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), qui suit les délais par commune, n’est accessible qu’en interface interactive et ne publie pas, à notre connaissance, de moyenne nationale synthétique et datée.
Nous préférons donc dire clairement ce que nous ne savons pas plutôt que de reprendre un chiffre non sourcé : la tendance documentée s’arrête à fin 2023, avec un retour proche de la cible de 15 jours. Ce que nous ignorons, c’est si cette amélioration s’est maintenue dans la durée, ou si de nouveaux pics sont apparus depuis, par exemple lors des étés 2024, 2025 ou 2026, périodes traditionnellement les plus tendues pour ce type de démarche.
Ce que ces deux cas ont en commun
Le permis de conduire et les titres d’identité illustrent un même mécanisme : un délai administratif dépend directement du rapport entre la capacité de traitement (nombre d’inspecteurs, de agents, de créneaux) et le volume de demandes, qui peut varier fortement d’une année sur l’autre pour des raisons extérieures à l’administration (rattrapage post-Covid, saisonnalité des vacances). Un délai qui se dégrade n’est donc pas nécessairement le signe d’une dégradation de l’organisation : il peut refléter un choc de demande auquel les moyens n’ont pas encore été ajustés. À l’inverse, un délai stable peut masquer une organisation qui a simplement plafonné son offre de rendez-vous, en laissant la demande non satisfaite invisible dans les statistiques de délai.
C’est pourquoi les deux cas étudiés ici illustrent aussi les limites de l’indicateur de délai pris isolément : il faut le croiser avec les volumes de demande et, si possible, avec le taux de satisfaction des usagers, qui fait l’objet du prochain article de cette série.
Le regard citoyen d’IHDad
Ce que je constate : des délais très inégaux selon le territoire et la période, une vraie crise des titres d’identité résorbée en 2023, mais un trou de données pour les deux ou trois dernières années.
Ce que ça change pour nous : un citoyen qui planifie un voyage ou une inscription au permis ne peut pas s’appuyer sur une moyenne nationale fiable et récente : il doit vérifier localement, ce qui creuse les inégalités entre ceux qui savent où chercher l’information et les autres.
Ce que je propose : qu’un indicateur national de délai, mis à jour au moins trimestriellement et publié en open data, devienne la norme pour toute démarche administrative à fort volume, sur le modèle de ce que fait déjà le Sénat ponctuellement à l’occasion de questions écrites.
Ce qu’un citoyen peut faire : consulter le site de sa préfecture ou de l’ANTS pour un délai local avant toute démarche urgente, et privilégier la conduite accompagnée pour le permis, qui réduit statistiquement le nombre de passages à l’épreuve.
Ce que je ne sais pas : le délai national actuel des titres d’identité pour 2025-2026, faute de donnée officielle publiée et vérifiable à la date de cet article.
Le point de vue opposé
Pour ceux qui défendent le bilan de l’administration, la crise de 2022-2023 était un choc exceptionnel et transitoire, provoqué par le rattrapage post-pandémie, et la réponse publique (agents, dispositifs de recueil, budget) a permis un retour rapide à la cible en un peu plus d’un an, ce qui est un délai de réaction raisonnable pour une administration territoriale. Pour ceux qui la critiquent, l’absence de données récentes et publiques est elle-même un problème : une administration qui ne mesure pas, ou ne publie pas, ses délais actualisés ne peut pas être tenue responsable de ses résultats, et le risque est que les difficultés se soient reconstituées sans que personne ne puisse le démontrer ni le contester avec des chiffres.
Sources
Sénat, réponse ministérielle à la question écrite du 5 février 2026 sur les délais du permis de conduire. Assemblée nationale, réponse du gouvernement du 25 octobre 2022 sur les délais de délivrance des titres d’identité. Sénat, rapport d’information r23-413 (2024), annexe sur la délivrance des titres d’identité.
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