Écologie et compétitivité : la France face à la Chine, aux États-Unis et à l’Europe
La France peut-elle mener sa transition écologique tout en restant compétitive face à la Chine et aux États-Unis ? La question dépasse les postures : elle se mesure, au moins en partie, par le prix de l’énergie, l’exposition industrielle à la concurrence chinoise, et l’ampleur des investissements engagés de part et d’autre. Voici ce que disent les chiffres.
Le prix de l’électricité industrielle, un désavantage documenté
Pour une entreprise industrielle, le prix de l’électricité est un poste de coût direct, comparable d’un pays à l’autre. Au premier semestre 2024, les entreprises françaises payaient en moyenne environ 172 euros par mégawattheure, selon le ministère du Développement durable. En Allemagne, le prix atteignait 167,7 €/MWh pour les entreprises sans allègement fiscal, mais seulement 104,7 €/MWh pour celles qui en bénéficient, ce qui illustre l’écart que peuvent créer les dispositifs de soutien ciblés.

Hors d’Europe, l’écart se creuse. En Chine, le tarif industriel moyen s’établissait à environ 0,088 dollar par kWh en 2024, soit environ 81 euros par MWh une fois converti. Aux États-Unis, le prix moyen pour l’industrie atteignait 9,17 cents de dollar par kWh en juin 2026, soit environ 84 euros par MWh. Autrement dit, une entreprise industrielle française paye son électricité environ deux fois plus cher qu’une entreprise chinoise ou américaine comparable. Cet écart ne s’explique pas par un seul facteur : il combine la fiscalité, le coût du réseau, la structure du marché européen de l’électricité (les prix de gros y sont indexés en partie sur le prix du gaz) et les choix de politique industrielle de chaque pays, la Chine et les États-Unis subventionnant tous deux directement certaines filières énergétiques.
Un rapport officiel français mesure la pression chinoise
Un rapport du Haut-commissariat au Plan, publié en février 2026 et consacré à ce que ses auteurs appellent le « rouleau compresseur chinois », a cherché à chiffrer l’exposition de l’industrie européenne à la concurrence chinoise. Ses conclusions sont contrastées selon les pays : environ 36 % de la production manufacturière française est jugée menacée par cette concurrence, contre une moyenne de 55 % dans l’Union européenne, et des niveaux beaucoup plus élevés en Allemagne (70 %), en Tchéquie (78 %) ou en Slovaquie (81 %), des économies plus industrialisées et davantage tournées vers l’export.

Le rapport chiffre aussi l’écart de coûts de production à qualité comparable : de l’ordre de 30 % à 40 % en moyenne selon les auditions industrielles menées, avec des écarts de 50 % à 60 % dans certains secteurs. L’automobile et les batteries sont particulièrement concernées : plus de 70 % de la production automobile française et 90 % de la production de batteries seraient exposées, un chiffre proche pour l’Allemagne (88 % pour les batteries). Le rapport avance aussi une explication monétaire : une sous-évaluation estimée du renminbi de 20 % à 25 % par rapport à l’euro et au dollar, ce qui renchérit mécaniquement les produits occidentaux à l’exportation. Ses auteurs recommandent soit une protection douanière équivalente à 30 % de droits de douane envers la Chine, soit une dépréciation de l’euro de 20 % à 30 %, un choix de politique économique qui dépasse largement le seul secteur de l’énergie. Ils rappellent, à titre d’illustration de l’urgence perçue, que l’Allemagne aurait perdu environ 240 000 emplois manufacturiers depuis 2023.
La Chine investit plus que l’Occident réuni dans la transition
Ce tableau ne serait pas complet sans un troisième chiffre : celui de l’investissement dans la transition énergétique elle-même. Selon un rapport de BloombergNEF, les investissements mondiaux dans la transition énergétique ont atteint un record de 2 100 milliards de dollars en 2024, en hausse de 11 % par rapport à 2023 (une croissance elle-même ralentie par rapport aux 24-29 % annuels des trois années précédentes). Sur ce total, la Chine a investi à elle seule 818 milliards de dollars, davantage que les investissements combinés des États-Unis (338 milliards), de l’Union européenne (381 milliards) et du Royaume-Uni (65,3 milliards).

Une part de cet investissement massif s’explique par une stratégie industrielle assumée : la Chine contrôle une part dominante de la fabrication mondiale de panneaux solaires et de composants d’éoliennes, ce qui lui permet de déployer ses propres capacités plus vite et moins cher que ses concurrents occidentaux, qui dépendent en partie de ces mêmes chaînes d’approvisionnement chinoises pour leur propre transition. La Chine vise officiellement 60 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique, un objectif ambitieux dont l’atteinte reste à vérifier dans la durée, la Chine restant aussi le premier consommateur mondial de charbon.
Et le prix des carburants dans cette comparaison ?
Cette série a déjà détaillé, dans l’article sur la fiscalité écologique, que les taxes représentent environ 44 % du prix du diesel et 50 % de celui du SP95 en France (données au 24 août 2026), une fiscalité plus élevée que dans la plupart des pays comparables, y compris les États-Unis où les taxes sur les carburants restent nettement plus faibles qu’en Europe. Ce facteur pèse directement sur le transport de marchandises et sur les coûts logistiques des entreprises industrielles, en plus du prix de l’électricité étudié plus haut. Il illustre un même constat : la fiscalité énergétique française, qu’elle porte sur l’électricité ou sur les carburants, est structurellement plus lourde que celle de ses principaux concurrents, ce qui n’est ni bon ni mauvais en soi, mais qui a un coût de compétitivité mesurable qu’il serait malhonnête d’ignorer dans un débat sur la transition écologique.
Ce que cette comparaison ne dit pas
Ces chiffres appellent une lecture prudente sur plusieurs points. D’abord, un prix de l’électricité plus bas ne signifie pas un coût environnemental plus faible : une partie du prix chinois et américain reflète un mix électrique encore largement fondé sur le charbon et le gaz, dont le coût climatique n’est pas intégré au prix payé par l’industriel. Ensuite, la compétitivité industrielle ne se résume pas au prix de l’énergie : le coût du travail, la réglementation, la proximité des marchés et la qualité des infrastructures logistiques pèsent tout autant, et ces facteurs ne jouent pas tous dans le même sens selon les pays comparés. Enfin, les subventions massives chinoises et américaines à leurs propres filières (solaire, batteries, semi-conducteurs) ne sont pas gratuites pour leurs contribuables : elles déplacent le coût de la transition du prix de marché vers la dépense publique, sans le supprimer.
Cette série a évoqué, dans un précédent article, l’opinion selon laquelle la France gagnerait à se développer technologiquement « comme la Chine », en misant sur l’automatisation et l’investissement industriel massif plutôt que sur la seule régulation. Les chiffres de cet article permettent de nuancer cette opinion des deux côtés : ils montrent un écart de compétitivité réel et documenté par un rapport officiel français, ce qui donne du poids à l’argument d’un besoin d’investissement et de simplification ; mais ils montrent aussi qu’une partie du modèle chinois repose sur des choix (subventions massives, monnaie sous-évaluée, mix électrique encore carboné) qui ont leurs propres coûts, budgétaires ou environnementaux, et qui ne sont pas simplement transposables à la France sans arbitrages similaires.
Le regard citoyen d’IHDad
Ce que je constate : un écart de prix de l’électricité industrielle du simple au double avec la Chine et les États-Unis, une exposition à la concurrence chinoise réelle mais très inégale selon les pays européens, et des investissements chinois dans la transition qui dépassent ceux de l’Occident réuni.
Ce que ça change pour nous : le débat sur la compétitivité écologique française ne peut pas se limiter à la seule réglementation nationale : il se joue aussi sur des choix monétaires et commerciaux européens qui dépassent le cadre franco-français.
Ce que je propose : que la France investisse massivement dans ses propres capacités de production d’énergie décarbonée et dans l’automatisation industrielle plutôt que dans la seule contrainte réglementaire, tout en assumant que ce choix a un coût budgétaire à financer clairement, sans le maquiller.
Ce qu’un citoyen peut faire : se méfier des comparaisons internationales à un seul chiffre (« la Chine est moins chère ») qui ignorent les externalités environnementales et les subventions publiques qui rendent ce chiffre possible.
Ce que je ne sais pas : si l’objectif chinois de 60 % de renouvelables dans le mix électrique sera tenu dans la durée, la Chine restant aussi le premier consommateur mondial de charbon.
Le point de vue opposé
Pour ceux qui jugent la comparaison avec la Chine trompeuse, l’essentiel du modèle chinois repose sur une absence de contraintes sociales et environnementales que la France ne devrait pas chercher à imiter, et le vrai sujet est la coordination européenne (protection commerciale, politique monétaire), pas la dérégulation nationale. Pour ceux qui jugent l’urgence réelle, un rapport officiel français chiffrant à 36 % la production menacée, avec des pertes d’emplois déjà mesurées chez le voisin allemand, ne laisse pas le temps d’attendre une hypothétique coordination européenne parfaite, et appelle des mesures nationales immédiates sur l’énergie et la simplification, quitte à les ajuster ensuite au niveau européen.
Sources
Ministère du Développement durable, prix de l’électricité en France et dans l’Union européenne (S1 2024). SMARD / OFATE, note de synthèse sur les prix de détail de l’électricité en France et en Allemagne. China Briefing, tarifs industriels de l’électricité en Chine (2024-2025). U.S. Energy Information Administration (EIA), Electricity Monthly Update (juin 2026). Haut-commissariat au Plan, « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois » (février 2026). BloombergNEF, rapport sur les investissements mondiaux dans la transition énergétique 2024 (relayé par Agence Ecofin).
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