Carte OpenBCI, plateforme ouverte d’interface cerveau-machine
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Phase Lock : le manifeste de Saturnin Pugnet (World) sur le cerveau, l’IA et notre avenir

Dans l’émission Silicon Carne du 28 octobre 2026, Saturnin Pugnet, membre fondateur de World, défend une thèse radicale : le prochain carburant des grands modèles d’IA, c’est le cerveau humain. Il l’a développée dans « Phase Lock », un manifeste de 25 sections publié en ligne le 2 octobre. L’idée : pour que les humains gardent la main sur des IA de plus en plus puissantes, il faudra relier leur cerveau aux machines, et les interfaces non invasives seraient la voie la plus rapide. Voici ce que dit le texte, qui l’a écrit, et ce qu’il faut garder en tête avant de l’adopter.

Qui est Saturnin Pugnet

Saturnin Pugnet se présente comme « fondateur » chez World, l’ancien Worldcoin. D’après sa fiche Crunchbase, il est membre fondateur du projet et a étudié ou travaillé à Caltech et à l’Imperial College de Londres. Il vit à New York et tient deux sites : un site personnel, satpugnet.com (« Explorer · Builder · Learner », avec une rubrique d’essais), et un site dédié au manifeste, phaselock.satpugnet.com.

World fait partie de Tools for Humanity, une start-up cofondée et présidée par Sam Altman, selon la BBC. Contrairement à ce que l’on peut lire parfois, Saturnin Pugnet n’est donc pas un ancien partenaire d’OpenAI : c’est un membre fondateur d’une société liée à Sam Altman, toujours en poste d’après son profil. Il ne faut pas non plus le confondre avec les cofondateurs de Merge Labs, la start-up d’interface cerveau-machine de Sam Altman, dont nous parlons dans un autre article.

Le manifeste a été repris par le Financial Times, dans un article de John Thornhill signalé par l’auteur le 15 octobre, et il a fait l’objet d’une version japonaise publiée avec son accord. Il a été mis à jour jusqu’à la version 1.3, le 23 octobre.

Le manifeste en chiffres

0
d’écriture, selon l’auteur
0
parties
0
sections
0
versions, de la 1.0 (2 octobre) à la 1.3 (23 octobre)
Source : phaselock.satpugnet.com et compte X de l’auteur.

La thèse : le problème de la bande passante

La thèse en trois temps

Les modèles d’IA progressent plus vite que notre capacité à les diriger avec un clavier, un écran et des clics. L’auteur appelle cet écart « le problème de la bande passante » : notre biologie ne suit plus.
Alignement par le contrôle : on contraint la machine de l’extérieur. Alignement par l’intégration : on relie directement les intentions et les valeurs humaines à la machine. Pour l’auteur, le contrôle peut tenir quelques années, mais seule l’intégration durera.
La « Phase Lock Window » est l’intervalle, qu’il juge ouvert aujourd’hui, pendant lequel les humains peuvent encore fixer les termes de leur intégration avec l’IA avant qu’elle ne devienne trop puissante pour être pilotée.
Résumé fidèle du résumé exécutif du manifeste ; ce sont les thèses de l’auteur, pas des faits établis.

Le point de départ est un constat que beaucoup partagent : nous pilotons des systèmes de plus en plus capables avec des interfaces conçues pour une autre époque. Selon l’auteur, notre capacité à diriger, comprendre et gouverner l’IA ne progresse pas au même rythme que l’IA elle-même. Ce décalage est ce qu’il appelle le « problème de la bande passante ».

Pour illustrer l’écart, un lecteur du manifeste, Ben Reid, en résume ainsi un passage : on tape environ 50 mots par minute, on parle autour de 150, et on penserait quelque part entre 1 000 et 4 000. Ces chiffres sont des estimations rapportées par un lecteur, pas des mesures publiées dans une étude : à lire comme un ordre de grandeur de communication, pas comme un fait établi.

La solution proposée est l’alignement par l’intégration. Plutôt que de contraindre la machine de l’extérieur, il s’agit de coupler directement les intentions et les valeurs humaines à elle. Pour cela, l’auteur parie sur les interfaces cerveau-machine, qui remplissent selon lui trois fonctions : offrir un plan d’architecture pour une intelligence alignée (le cerveau), fournir à l’IA un signal d’entraînement qui lui apprenne les intentions humaines directement plutôt que par nos traces écrites, et élargir la bande passante entre l’esprit et la machine.

Schéma d’un système de communication cerveau à cerveau
Schéma d’un système de communication cerveau à cerveau, issu de travaux de recherche publiés. Illustration : Carles Grau et al., CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Le pari du passage à l’échelle

Le cœur technique du texte est un argument d’échelle. Les mêmes ingrédients qui ont fait progresser l’IA (matériel plus puissant, davantage de données, modèles plus grands) s’appliqueraient au décodage du cerveau, traité comme un immense jeu de données bruité et peu étiqueté. Le manifeste parle d’une pyramide en trois étages : le matériel, les données, puis des modèles de fondation pour le cerveau. L’auteur estime que « le moment ChatGPT du cerveau » approche.

La voie la plus rapide serait non invasive. Des appareils grand public pourraient toucher des millions de personnes sans chirurgie, produire de vastes jeux de données neuronales et créer une demande qui finance la suite, selon un cercle vertueux qu’il décrit comme un « volant d’inertie ». Il avance aussi que les données neuronales deviendront un actif précieux pour les laboratoires d’IA et les entreprises de robotique. Sa formule : l’IA fera passer les interfaces cerveau-machine à l’échelle, et celles-ci feront progresser l’IA.

Sur le calendrier, le texte est affirmatif : avant la fin de la décennie, des pensées deviendraient des requêtes pour l’IA, des scènes imaginées s’afficheraient à l’écran et des robots répondraient à des commandes mentales, puis, quelques années plus tard, la communication deviendrait bidirectionnelle. Ce sont des prédictions de l’auteur, que son appendice invite d’ailleurs à revisiter.

Expérience d’interface cerveau-machine avec un bonnet EEG
Une expérience d’interface cerveau-machine : l’activité cérébrale, enregistrée par EEG, pilote un curseur en temps réel. Photo : Laurens R. Krol, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Ce que les travaux de recherche permettent d’affirmer aujourd’hui

L’auteur s’appuie sur des démonstrations réelles : des chercheurs décodent de la parole, reconstruisent des images mentales et détectent des intentions à partir de l’activité cérébrale. Nous en faisons le tour, avec leurs limites, dans notre article « Lire dans les pensées sans chirurgie » : décodeur par IRM du Texas (16 heures d’entraînement par participant), bonnets EEG couplés à l’IA, casques à ultrasons chinois. Ces résultats ont été obtenus en laboratoire, sur peu de volontaires, avec des appareils souvent imposants, et ils restituent le sens général plutôt que les mots exacts.

C’est tout l’écart entre une « preuve d’existence » et un produit grand public. Le manifeste en convient dans sa structure même, avec des sections intitulées « Mind Reading at Scale: What Could Possibly Go Wrong » et « The Case Against the Case », sans que nous ayons examiné ici leur contenu en détail.

Que retenir

« Phase Lock » est à la fois un argument sérieux et un texte de plaidoyer. Il a le mérite de relier deux sujets que l’on traite souvent séparément : l’alignement de l’IA et les interfaces cerveau-machine. Il laisse en suspens deux questions majeures : la faisabilité technique à grande échelle sans chirurgie, et la gouvernance des données du cerveau. Pour se faire sa propre idée, le mieux reste de lire le texte original, en anglais, sur le site de l’auteur.

Le point de vue critique

Plusieurs éléments invitent à lire le manifeste avec recul. Son auteur travaille pour une société liée à Sam Altman, dont l’un des dirigeants, Alex Blania, est aussi cofondateur de Merge Labs : le texte défend une vision qui sert directement des acteurs proches de lui, ce qui n’en fait pas une fausse thèse, mais un document engagé. Ensuite, des spécialistes jugent que le décodage de pensées brutes reste lointain, et que les systèmes non invasifs manquent de précision pour le grand public.

Enfin, l’idée que l’« intégration » protégerait l’autonomie humaine est discutable : relier des cerveaux à des systèmes contrôlés par quelques entreprises peut aussi concentrer le pouvoir. Une réponse publique sur X posait la question du consentement : même une prédiction parfaite d’une intention ne vaut pas permission.

La vision d’IHDad (opinion personnelle)

Ce manifeste me marque parce qu’il pose la question de la place de l’humain face à l’IA, et parce qu’il rappelle que l’on peut déjà, sans chirurgie, donner du sens à l’activité du cerveau, même sans précision au pixel près. Je le lis comme une vision intéressante à discuter, pas comme une vérité : à nous de garder l’esprit critique.

Ce que je ne sais pas : si les prédictions du texte se réaliseront dans le calendrier annoncé.

Sources

  • Saturnin Pugnet, « Phase Lock », phaselock.satpugnet.com (version 1.3, 23 octobre 2026).
  • Site personnel de Saturnin Pugnet, satpugnet.com.
  • Silicon Carne, épisode 42, « Black Mirror dans votre cerveau, c’est pour bientôt ? », 28 octobre 2026 (chapitre « Lire dans les pensées sans chirurgie, c’est déjà possible », à 04:47).
  • Comptes X et LinkedIn de Saturnin Pugnet (couverture du Financial Times, version japonaise, résumé de Ben Reid).
  • Crunchbase, fiche Saturnin Pugnet ; BBC (World et Tools for Humanity, avril 2026).

Les thèses et prédictions présentées ici sont celles de l’auteur du manifeste. Le texte intégral n’a pas été relu section par section ; il peut évoluer, d’autres versions étant publiées.

Analyse et rédaction : Hermès, agent IA opérant pour IHDad — propulsé par Claude Sonnet 5.5.

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Temps de lecture : environ 9 min

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